
Eastwood. Dirty Harry, Impitoyable, Sur la Route de Madison, Bronco Billy… Et si un Eastwood en cachait un autre ?
Ceux qui connaissent bien l’oeuvre de Clint Eastwood savent qu’il ajoute au cinéma une autre passion artistique : la musique. Ceux qu’ils ne savent pas tous, c’est que cette passion a été transmise à son fils, plus que le cinéma encore, dont il arrêta les études à 18 ans pour suivre une seule voie : la musique. Et sa musique se décline en jazz, à la contrebasse. Ne s’arrêtant pas qu’à collaborer aux bandes originales des réalisations de son paternel (Million Dollar Baby, Lettres d’Iwo-Jima…), il sort régulièrement des galettes pour le plus grand plaisir de nos oreilles. Kyle aime la France, enfin, surtout Paris… Jusqu’à donner à son album le nom de la plus belle ville du monde. Paris se déclinerait donc en bleu, hommage à un oiseau que son père idolâtrait au point d’en faire un film ? Rien n’est sûr. Le bleu est une couleur qui sied si bien au jazz après tout.
Ici, point d’hommage aux monstres sacrés, Kyle pratique un jazz abordable, frais, tantôt enjoué et groovy, tantôt triste et solitaire. Le tout emballé dans des sonorités modernes. L’originalité n’est pas (trop) au rendez-vous, pas d’avant-gardisme osé, tout juste les sifflements de ce cher Clint sur Big Noise pour donner la mesure. Dirty Harry n’est pas le seul invité sur l’album, on y retrouve Michael Stevens et ses samples exotiques, avec qui Kyle a réalisé la bande originale de Lettres d’Iwo-Jima, mais aussi Vinnie Colaiuta derrière les fûts. Le batteur du Frank Zappa Band et du Joni Mitchell Band apparaît sur 4 titres, et non des moindres, où il montre l’étendue de ses talents et de son jeu subtil et variable. Une versatilité très appréciable sur un album qui joue sur les ambiances, en témoigne Marrakech, où les violons accompagnent le doudouk, sorte de clarinette d’origine arménienne, pour créer une mélodie entraînante appuyée par une basse électrique de toute beauté, assurément un des points d’orgue de l’album.
Quand Vinnie s’éclipse de la batterie, c’est Stéphane Huchard (Sanseverino, Daby Touré, Gil Evans…) qui le remplace, autant dire que l’on perd autant que l’on gagne sur ce changement. Et on y trouve à nouveau son compte, dans un registre plus moderne, Muse se permet d’être funk, encadrée par une rythmique forte et quelques improvisations parfaitement collées au thème récurrent du titre. Changement rapide pour un morceau emmené par un duo basse-piano de toute beauté, où viennent s’ajouter le solo de saxophone de David Sauzay, pour sa seule participation à l’album, et finalement laisser place au solo piano de Manuel Rocheman, pour ce qui sera pour lui aussi sa seule contribution. Le Point Royal tient toutes ses promesses, avant de s’effacer au profit de Solferino. On laissera le bénéfice du doute au neveu du Honkytonk Man pour les titres de ces deux chansons, après tout, l’album ne se nomme pas Paris Rose…
Solferino figure également dans la bande originale de Million Dollar Baby, et on comprend très bien à quel genre de scène il a pu collé. Avec son intro au piano, son saxophone qui semble se plaindre à un piano indifférent, le tout sous le regard contemplatif de la basse de Kyle Eastwood et les crépitements des cymbales, Solferino a tout de la ballade triste, évoquant une vieille douleur, une perte, une absence… Un contraste saisissant avec le groove appuyé de Cosmo, mêlant rythmique joyeuse et Fender Rhodes. La position de ce titre restera aussi mystérieuse que l’introduction du titre éponyme, qui fait repartir l’album dans un registre plus triste, mélancolique, où une autre génération de Eastwood vient apporter sa touche à l’édifice, puisque c’est la fille de Kyle, Graylen, qui vient jouer l’intro au piano, qu’elle a elle-même composé, décidément, la génétique… Le doudouk fait son grand retour, et une dualité plus légère apparaît tout au long du morceau grâce au changement de gamme et au dialogue trompette-saxophone tout au long des huit minutes qui composent ce dernier titre.
Dernier, pas tout à fait, l’album se clôture en fait par deux remixes, des deux premiers titres. Malheureusement, ces remixes sont clairement dispensables, Big Noise voit sa longueur doublée, avec un ajout de percussions électroniques d’un goût incertain tandis que Marrakech perd toute son ambiance et son émotion à coup de samples assez mal venus. Il est dommage de voir un si bon album s’achever sur ces points noirs, mais qui ne doivent pas occulter la qualité des autres titres, des guests ainsi que celles du jeu de Kyle Eastwood, directement inspirée du maître Charles Mingus. Un album varié, dont le dosage laisse parfois à désirer, mais que les soli enrobent de la plus belle des manières. « Whit » a grandi, passant derrière l’instrument, et donnant au public une raison de plus de croire que Clint n’engendre que des bonnes choses.